Histoire de KNIDOS

d'après Charles Texier - 1835

...L’extrémité orientale du golfe de Bodrum présente un cap plus allongé et plus découpé que toutes les autres promontoires de cette côte. Le petit territoire qui le compose, a conservé le nom spécial de Doride (Pline liv.V, ch.28), et la pointe la plus avancée portait le nom de Triopaeum, en mémoire de Triopas.   Ce héros conduisait dans le pays une colonie lacédémonienne et fonda la ville de Cnide (Hérodote, liv.I, ch 174), qui devint métropole de la cnfédération dorienne. Triopoas avait consacré au dieu Apollon toute la Chersonèse; mais en me temps des temples furent élevés à Neptune et aux nymphes, et des jeux appelés jeux d'Apollon triopéen ou jeux doriens, furent institués par la confédération dorienne, composée d’abord de six villes, Cnide, Cos, Halicarnasse et trois villes rhodiennes: Lindus, Ialyssus et Camirus. Cette association prit le nom d’Hexapôle; mais depuis l’exclusion d’Halicarnasse, la confédération fut appelée Pentapolis, c’est à dire des cinq villes. Ces assemblés, imitées de celles des de la confédération ionienne, se tenaient dans la presqu’île triopéenne.

Cnide était déjà florissante au 7è siècle avant Notre ère; elle envoya des colonies en Italie, en Sicile et dans l’Adriatique, et fonda la noire Corcyre, aujourd’hui Mélida (Pline. Liv III, chap 36). Lorsque le satrape fit une invasion en Carie, les Cnidiens, se sentant hors d’état de résister par les armes, songèrent à se défendre en séparant par un fossé leur presqu’île du continent (voyez page 39) mais complétement composé de roches. Les cnidiens, désespérant de résister à leurs ennemis, se rendirent  au satrape.

La ville de Cnide était située à la pointe la plus orientale du cap, et voisine d’une petite île qui fut jointe au continent par des ouvrages, de manière que le canal qui le séparait de la tere ferme se transforma en deux ports qui furent clos au dehors par des jetées. La majeure partie de la ville était située sur le continent; dans l’île voisine il y avait des constructions nombreuses de maisons particulières mais pas d’édifices publics. Strabon s’exprime ainsi en parlant de cette ville: “Vient ensuite Cnide avec ses deux ports dont l’un destiné pour les trirèmes, peut être fermé, l’autre avec une darse qui peut contenir une vingtaine de vaisseaux. Devant Cnide est une île de sept stades de circuit, élevée en amphithéâtre et jointe à la terre ferme par un môle qui fait de Cnide une double ville car  une partie des cnidiens habite l’île qui abrite les deux ports”. Il est impossible de donner en si peu de mots une idée plus précieuse de la topographie de cette ville qui se présente encore à l’observateur dans le même état où elle se trouvait à la chute de l’Empire romain. Elle n’était pas apparemment placée dans des conditions telles que son existence put se prolonger après l’établissement du christianisme; son territoire était affreusement nu et recailleux; elle ne vivait que de cette existence factice qu’entretenait le culte de Vénus et une fois qu’il fut tombé rien ne put rappeler dans ses mur le commerce et le mouvement.

Les murailles qui entourent la ville paraissent un ouvrage des plus anciens; cependant, dans la dernière année de la guerre de Péloponnèse, les athéniens s’emparèrent de cette ville sans résistance, parce que, dit Thucydide (Thucydide, liv VIII), elle était sans muraillles. Mais dans la même année les deux flottes lacédémoniennes se réunirent à Cnide après avoir battu les arhéniens, et Lacédémone resta maitresse du pays. Sous le gouvernement des perses, les peuples de la Carie ne souffrirèsnt que médiocrement de la domination étrangère, et nous ne voyons pas dans les ruines que les gouverneurs perses aient quelque ouvrage particulier dont la destination eut un but religieux ou politique. Tout dans ces ruines et grec ou romain.

A côte du gouvernement monarchique d’Halicarnasse les cnidiens conservèrent la démocratie mais ne mirent aucune opposition aux projets d’Alexandre (le Grand), et dans la marche de ce conquérant sur Halicarnasse, il n’est pas question de cnidiens. Lorsque les romains furent maitres de ces provinces, Cnide ne tarda pas à sentir les effets de la munificence de Jules César, en considération de la divinité dont César descendait. En effet, le culte de Vénus avait acquis une célebrité qui effaçait celle des autres divinités. Et la Vénus cnidienne, chef-d’oeuvre de Praxitèle, était un objet d’envie et d’admiration pour les princes de l’antiquité (cicéron, in Verem, IV,12.- Pline, l.V, ch 28).

Pline surtout s’étend longuement sur la merveilleuse beauté de cette figure, et dit que de toutes les parties du monde on venait pour l’admirer.  Nicomède, roi de Bythinie, proposa aux cnidiéns de leur faire remise de la totalité de leur dette, qui était considérable, s’ils voulaient lui céder cette statue; mais ceux-ci refusèrent en disant qu’ils ne pouvaient pas donner la gloire de leur ville. Il y avait à Cnide des ouvrages des autres sculpteurs célèbres mais ils étaient à peine remarqués en présence de la Vénus (Pline, livre XXXVI, ch 4; liv VII, ch 39). En un mot, Vénus était devenue la divinité principale des cnidiens; elle avait trois temples, et était adorée sous les noms de Dorienne, Acraeenne et Euploeenne, et c’est sos ce dernier que la statue de Praxitèle était offerte à l’admiration des adorateurs (Pausanias, Attica, ch I). Un passage d’un auteur ancien nous done quelques détails sur la disposition du temple, et nous fait voir en même temps à quel degré   était porté l’enthousisasme des admirateurs de cette statue: “Nous nous déterminâmes alors à débarquer à Cnide pour voir la ville, et y admirer le temple de Vénus, célèbre par la statue de cette déesse, chef-d’oeuvre de Praxitèle. Nous attegnimes le rivage sans accident, comme si la elle-même eut guidé notre barque. Pendant que les matelots s’occupaient aux préparatifs ordinaires, je fis le tour de la ville ayant avec moi deux de mes agréables compagnons. Nous nous amusames de figures de poterie, bizarres et lascives, dont cette ville, consacrée à Vénus abonde. Quand nous eûmes visité le portique de Sostrate, et que et nous eûmes vu tout ce qu’il y avait d’intéressant nous nous dirigeames vers le temple de Vénus, Charicles et moi, avec une vive curiosité... En approchant de l’enceinte sacrée, les parfums les plus délicieux nous enivrèrent; car au dedans il n y a pas de pavé poli, mais l’aréa est disposée comme il convient à un sanctuaire de Vénus, et abonde en arbres odorifiants qui parfument l’air de leurs senteurs. Le myrte, qui fleurit sans cesse et se couvre d’une profusion de fruits, honore surtout la déesse; aucun des arbres n’y souffre de la vieillesse; ils sont toujours jeunes, et poussent toujours de nouveaux rejetons. Ceux qui ne produisent pas de fruits  se distinguent par leur beauté; tels sont les cyprès élancé, le grand platane et le laurier. Le lierre embrasse amoureusement tous ces arbres, pendant que la vigne montre l’heureuse union des deux divinités. Sous les épais ombrages se trouvent des lieux de repos destinés à des repas jouyeux, qui, quoi que rarement fréquentés par le peuple de la ville, reçoivent de nombreuses visites des autres habitants du territoire cnidien... Après nous être avidemment rassasié des beautés de la nature, nous entrâmes dans le temple Au milieu est la divinité, en marbre de paros, ouvrage splendide. Un sourire à demi retenu est sur sa bouche. Aucune voile ne cache sa beauté, aucune partie de son corps n’est cachée, excepté celle que voile la main gauche légèrement flechie. L’art du sculpteur a été tel que le marbre dur et rebelle représente parfaitement la forme délicate de chaque membre. Chariclès, dans un moment d’extase, s’écrie: “Heureux parmi les dieux celui qui fut enchainé par toi”  et s’élança, le cou tendu autant que possible, il embrassa la statue plusieurs fois. Callicratides se tenait dans une admiration humble et silencieuse... Le temple a une entrée à chaque extrémité (amphiprostyle) (Le temple a deux portes, Lucien etc.- Pline, XXXVI, 5), de sorte qu’on peut admirer la déesse de tous  cotés; la seconde porte es test particulièrement destinée à laisser voir le dos de la statue.  Nous tournâmes  autour du posticum, où, le gardien de la porte nous ayant ouvert nous fûmes frappés du’un étonnement subit à la vue du chef-d’oeuvre. Nous ne pûmes empecher à plusieurs reprises Notre admiration (Lucien. De Amoribus, ch XI, 18. 41è livraison  (Asie Mineure). Le temple de la déesse était situé dans le voisinage du port. Il restait autrefois de nombreux debris de l’édifice: mais depuis quelques années, les batiments européens qui viennent dans ces mers ont l’habitiude d’enlever des marbres et il ne reste aujourd’hui que fort peu de chose pour le rétablir d’une manière à peu près certaine.

Ce temple était d’ordre corinthien, c’est assez à dire qu’il aurait été construit sous la période romaine. Le passage de Lucien, dont j’ai cité un extrait, contient une description qui ne s’accorde pas avec un tel emplacement; mais ces jardins sacrés dont il est fait mention étaient généralement peu étendus. Nous voyons dans la vie d’Apollonius, que de son temps la statue existait encore à Cnide. Transportée à Constantinople par Théodose, elle fut placée dans le palais qu’on appelait Lausus, et fut consumée par un incendie, en 475, avec tout le palais.

Le 24 Juillet 1835, je quittai la rade de Cos avec la goelette la Mésange, pour me rendre au cap Crio (cap froid) : c’est le nom moderne que les grecs donnent au promontoire Triopaeum et aux ruines de Cnide. Le soir même nous arrivâmes en vue du cap; mais ayant été pris par le calme on fut obligé d’armer les avirons pour entrer  dans le port. Deux grands môles ouvrages des grecs, en abritent l’entrée. Celui de droite est en partie detruit; mais celui de gauche composé d’un amas de rochers roulés de l’île dans la mer, donne l’idée des puissantes machines dont les anciens faisaient usage dans ce genre de travaux.


Le port
où nous entrâmes est situé au sud; c’est le seul où peuvent mouiller les bateaux d’un fort tonnage: il est petit mais il a beaucoup de fond; ce port est encore dans l’état où l’ont laissé les derniers romains; tous les revêtements des quais sont pratiquement intacts et les môles ont résisté aux efforts incessants de la mer qui vient du large.
La forme du port est celle d’un trapèze et le petit côté est occupé par l’isthme qui séparait les deux ports. On voit la trace du canal  qui les joignait l’un à l’autre  et qui pouvait se fermer par une écluse. Le petit port avait la forme d’un hexagone irrégulier; les quais sont aussi bien conservés que dans le premier; on remarque, à l’entrée, une tour circulaire à bossage qui est un des plus beaux exemples de construction grecque qu’il soit possible de voir.  Sur la gauche du petit port sont quelques vo
utes en maçonnerie de briques et qui ont servi de remise de galères.

Un certain nombre d’édifices publics et notamment le temple corinthien, étaient placés sur l’isthme; mais ce sont les plus détruits, parce qu’ils  étaient les plus voisins des batiments qui embarquaient des marbres.

Toute la partie gauche des deux ports est occupée par la petite île, formée d’une seule montagne calcaire, et sur laquelle un vaste quartier est bati. Les rues étaient soutenues par par des terrasses construites généralement en appareil pélasgique, mais qui offre une particularité que j’ai trouvé plusieurs fois répétée dans ces ruines. La porte est formée par une arcade circulaire extradossée, et tout l’édifice était vouté. On avait toujours regardé le style pélasgique comme caractéristique de la plus haute antiquité; quelques monuments, que je signalerai par la suite, prouvent que ce genre de construction a été pratiqué sur la côte d’Asie à toutes les époques de l’empire romain.

La plus grande partie dela ville de Cnide était assise sur le continent; elle était entouré par une solide muraille, batie partie dans le système polygonal, partie en assises réglées: elle suit toutes les sinuosités de la montagne, se double en quelques parties pour former l’acropole, et va redescendre du coté du petit port ayant suivi une ligne à peu près parallèle à la crête de l’île. Le terrain, qui dans l’intérieur de la ville formait une pente rapide, était soutenu par des terrasses parallèles qui subsistent encore dans leur intégrité.

Sur la deuxième terrasse du coté du nord s’élevait un temple de marbre blanc dont il reste encore toutes la  frises et les frontons ; il était entouré d’un portique dorique grec en marbre blanc. Les grosses costructions étaient faites en roches calcaires.

HIERON DE CNIDE

Au milieu de la necropolis s’élève un édifice qui se diffère par son style de tous les monuments que j’ai rencontrés jusqu’à ce jour. Il se compose d’une grande plate-forme orientée est-ouest, et soutenue du coté du nord par une terrasse de 42,80m sur 13,80m de large. Dans cette enceinte sont deux massifs carrés ayant 6 m de coté, et séparés par une distance de 11,25m. Chacun de ces massifs est composé de trois assises qui forment une hauteur totale de 1m55. Elles sont en assises reglées. Le libage qui remplit ces massifs est en grosses ppierres de taille de forme quadrangulaire. Au centre de chacun de ces massifs s’élève une base hexagonale qui a de coté 1m21 ; chacune d’eeles supportait une colonne triangulaire aujourd’hui renversée, mais dont toutes les assises sont disposées sur le sol selon l’ordre qu’elles occupaient quand l’édifice était entier. Le triangle du plan de la colonne n’est pas complet, les angles sont abattus ; et en étudiant le rapport de ses faces avec les grads cotés, on voit que la projection s’est effectuée suivant la règle suivante : Il a été tracé un cercle avec un rayon de 1m21, on a inscrit dans ce cercle un héxagone dont le coté a par conséquent 1m21 (le coté de l’hexagone est égal au rayon). Dans le même cercle on a insrit un triangle équilatéral dont les trois cotés sont parallèles à trois côtés de l’hexagone et toute la partie du triangle qui sortait en dehors du polygone inscrit a été supprimée. Chacune des colonnes a été composée de onze assises en y comprenant la base et le chapiteau.

Le chapiteau est triangulaire : il se compose, comme on peut le voir dans la figure, d’un abaque et d’un talon. Dans la partie supérieure il est parcé de quatre trous qui ont servi à scelle un objet de bronze qui était évidemment un trépied. Ces trous sont disposés exactement comme sur le fleuron du monument choragique de Lysicrate à Athènes. Tout le pourtour de la terrasse était formé par un mur de construction pélasgique d’un magnifique appareil ; dans l’angle nord est une petite porte qui n’a que 1m30 de large et qui donnait accès dans l’enceinte sacrée : elle est surmonté de son linteau de pirerre. La terrasse forme, dans l’intérieur, un parapet à hauteur d’appui, qui est couronné par des dalles de pierre. Tout le monument, en un mot, est parfaitement intact, et l’on voit que les colonnes ont été renversées à dessein pour enlever les trépieds. Il n’existe aucune inscription qui nous fasse connaître la destination de cet édifice. Le trépied joue un si grand rôle dans les viles de pentapôle que nous ne devons pas hésiter à regarder cet édifice comme construit dans un but politique et religieux.  Nous savons que les assemblées triopéennes se tenaient dans ce lieu-même. En l’absence de tout document écrit ne peut on pas supposer que cette enceinte était destinée à la réunion des députés des villes qui s’assemblaient sous la protection d’Apollon ? J’ai dit quelques mots de l’enceinte de Panionium que j’ai observé à Chanli (Güzelçamli) près de Priène. J’ai donné, dans la planche, les deux colonnes rétablies sur leurs bases ; mais cette restitution ne peut être l’objet d’aucun doute. Voyez planche 7, le Hiéron de Cnide.